Il s’est suicidé à cause de son travail !

Au-delà d’une certaine dose de frustration, de dévalorisation et de perte de sens, à peu près n’importe quel individu peut perdre sa motivation et la considération de soi-même, et percevoir ses objectifs à long terme comme dépourvu d’intérêt.

Ces dernières années, des vagues de suicide en entreprise ont posé la question des rythmes de travail qui pousseraient des employés à bout. Le travail est-il vraiment en cause, ou s’agit-il d’autres facteurs ?

Alors, qu’est-ce qui peut favoriser ou accélérer une dépression sur le lieu de travail ? Dans le processus de burn-out ou de harcèlement, il est établi qu’une décompensation dépressive peut toucher une personne ne présentant pas de pathologie particulière. Au-delà d’une certaine dose de frustration, de dévalorisation et de perte de sens, à peu près n’importe quel individu peut perdre sa motivation et la considération de soi-même, et percevoir ses objectifs à long terme comme dépourvu d’intérêt.

 

A l’occasion de la sortie de son dernier livre, Le choix, Souffrir au travail n’est pas une fatalité (Bayard), Christophe Dejours, psychiatre spécialiste du travail, a déclaré que nous avions vécu un tournant historique dans les rapports de l’être humain avec le travail au cours de ces dernières décennies.

Par comparaison avec la période ayant suivi la Seconde Guerre mondiale. Ce basculement s’est traduit de manière particulièrement dramatique par une progression des suicides au travail.

On peut en dater l’apparition à 2006 en France, avec une vague de suicides ou de tentatives de suicide dans l’industrie automobile, puis chez France Télécom. On pourrait citer ceux de médecins hospitaliers, d’internes, de personnels soignants. Ces passages à l’acte ou tentatives liés à la vie professionnelle se déroulent aussi bien sur le lieu de travail qu’en dehors.

La corde au cou!

Les suicides sur le lieu de travail ont toujours existé, mais il n’y en avait pas autant. En dépit du manque de statistiques et de données pour quantifier avec précision ce phénomène, les psychiatres le perçoivent nettement. La nouveauté est surtout qualitative et réside notamment dans la reconnaissance juridique du lien entre ces suicides et l’organisation du travail ou ses conditions. Au Japon, sur 8568 suicides de salariés répertoriés en 2010, 10,9% ont été considérés comme causés par le travail. En France, le harcèlement a fait son entrée dans le Code pénal et le Code du travail en 2002.

Responsabilité de l’employeur

Comment le travail peut-il entraîner un suicide ? En causant, dans certains cas, des dépressions. Car la dépression est la première cause de suicide, et peut clairement avoir des causes professionnelles. Surtout lorsque celles-ci s’ajoutent à des difficultés personnelles chez des personnes psychologiquement vulnérables.

Le patronat en demande trop?

Alors, qu’est-ce qui peut favoriser ou accélérer une dépression sur le lieu de travail ? Dans le processus de burn-out ou de harcèlement, il est établi qu’une décompensation dépressive peut toucher une personne ne présentant pas de psychopathologie particulière. Au-delà d’une certaine dose de frustration, de dévalorisation et de perte de sens, à peu près n’importe quel individu peut perdre sa motivation et la considération de soi-même, et percevoir ses objectifs à long terme comme dépourvu d’intérêt. Il s’agit quasiment d’une dépression expérimentale.

La réponse à notre question est donc assez simple : de même que des conditions de travail peuvent affecter l’état de physique d’un sujet sain, de même qu’elles peuvent détruire son psychisme et le conduire au suicide. Cela a été bien établi au plan juridique, notamment après le suicide sur son lieu de travail d’un ingénieur de l’entreprise Renault, affaire jugée en première instance en 2009, puis en appel en 2012.

Rappelons-nous ici l’affaire Touzet. Il s’agit du nom de cet ingénieur de Renault qui a mis fin à ses jours en se jetant d’une passerelle sur son lieu de travail le 20 octobre 2006. La responsabilité de l’employeur a été reconnue en première instance et confirmée en appel. Les attendus sont clairs. Ils montrent que les signes de détresse de l’ingénieur ne pouvaient avoir été ignorés par sa hiérarchie, auprès de qui il s’était plaint d’une surcharge de travail particulièrement stressante. Le Code du travail, dans son article L. 4121-1, impose à l’employeur de prendre « les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs ».

La faute de l’employeur a été reconnue dans l’affaire Touzet car la hiérarchie n’avait pas pris de mesures pour protéger cet employé, et plus généralement n’avait pas mis en œuvre de politique de prévention des risques psychosociaux. L’arrêt de la cour d’appel relève d’un dysfonctionnement collectif dans l’organisation du travail au sein de l’entreprise. Cette jurisprudence a évidemment une portée d’ordre général : elle a poussé les entreprises et les administrations à mieux anticiper et prévenir ce type de risques.

Mourir d’épuisement, est-ce possible ?

La souffrance au travail peut se manifester de différentes manières, qu’il s’agisse d’épuisement professionnel (burn-out), de harcèlement moral ou de recours à des substances dopantes pour faire face à une charge de travail accrue (alcool, tranquillisants, antidépresseurs…), sans pour autant que ces souffrances se traduisent par un suicide. Parfois, la mort peut survenir du seul fait du travail, ce que les Japonais appellent Karosh (mort par épuisement professionnel) : accident vasculaire ou cérébrovasculaire surviennent alors chez des salariés prédisposés par une maladie physique et soumis à des horaires beaucoup trop lourds ou à des cadences infernales.

Management destructeur

Pour les spécialiste de la souffrance au travail comme Christophe Dejours, le phénomène récent du suicide au travail résulte d’un « tournant gestionnaire » pris dans les organisations du travail au cours de ces dernières décennies. Le terme parle de lui-même : l’évaluation individualisée des performances instaure une loi du « chacun pour soi » où les employés, traités comme des unités de productions et angoissés à l’idée de perdre leur emploi, ont tendance à se dresser les uns contre les autres. Selon cette thèse dite de « centralité du travail », l’esprit de concurrence et de lutte individuelle finit par se généraliser à la vie extraprofessionnelle, conduisant à la perte du sens de l’action collective dans divers domaine.

Alors que le travail devrait être un lieu d’accomplissement, l’évolution de son organisation et certains modes de management plaçant l’individu dans la solitude et la concurrence, s’avèrent aujourd’hui facteurs de dépression et de suicide.

Soudez les équipes!

Une des premières mesures à prendre serait de repenser l’organisation du travail en termes de coopération et de complémentarité, à la fois pour assurer un mieux-être aux salariés, mais aussi, et là n’est pas le moindre paradoxe, pour améliorer leurs performances.

Commentez cet article si vous avez déjà été témoin de burn-out au travail.

 

Prenez soin de vous

Romain

 

*Hommage à tous ceux qui ont vécu de trop grande souffrances…

 

Cerveau et Psycho n° 70 – Le cerveau en vacances – Bernard Granger, professeur de psychiatrie à l’Université Paris-Descartes, est praticien hospitalier à l’hôpital Tarnier, Assistance publique – Hôpitaux de Paris.

Bibliographie

  • Dejours,Le choix, Souffrir au travail n’est pas une fatalité, Bayard.
  • Lerouge, Etat de la recherche sur le suicide au travail en France : une perspective juridique,Travailler.
  • Dejours et al.,Suicide au travail : que faire ?, Presses universitaires de France.
  • M.-F. IrigoyenMalaise dans le travail, La Découverte & Syros.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.