Comment trouver la plénitude?

La plénitude : Pour être heureux, il faut se concentrer sur les moments de bonheur, sans se laisser distraire.

Le plaisir à volonté, c’est possible.

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Le bonheur pourrait correspondre à un état de plénitude associé à une concentration intense, mais naturelle. Il s’agit de ne penser qu’à une chose à la fois, ce qui est possible en organisant ses priorités.

Les neurosciences peuvent-elles aider à trouver le bonheur ? Chaque jour, les scientifiques confirment que les états mentaux et ce que l’on ressent sont liés à des états cérébraux. Le bonheur est un de ces états mentaux.

Dès lors, correspond-il aussi à un état cérébral particulier ? Pourra-t-on bientôt le définir, puis le déclencher en modifiant l’activité du cerveau (avec des médicaments par exemple) ?

Le plaisir à volonté, c’est possible…

 

Pourquoi pas le bonheur ?

Mais plaisir et bonheur sont deux expériences distinctes. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer un rat placé dans un dispositif expérimental qui lui permet d’activer ses neurones du plaisir (par exemple, quand le rongeur s’administre une drogue). Le rat devient vite dépendant de ces stimulations, au point de se laisser mourir de faim par négligence. Peut-on mourir d’une overdose de plénitude ? Vraisemblablement non.

 

Un état cérébral complexe

Le bonheur est un état plus complexe que le plaisir. Que l’on ne peut pas résumer à l’activité d’un système cérébral donné. Il est aussi plus difficile à définir. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il n’existe pas encore de champ de recherches qui traite spécifiquement du bonheur.

Mais cela signifie pas pour autant que les neurosciences n’on rien à dire sur le bonheur. Par exemple, de nombreux chercheurs tentent de comprendre les mécanismes de la dépression. Que l’on peut voir comme une forme d’état « malheureux ». Si rendre un individu moins malheureux, c’est aussi le rendre plus heureux, alors on peut dire que les antidépresseurs rapprochent du bonheur.

 

Cerveau et pensées

En effet, chez certaines personnes dépressives, les médicaments corrigent ce que l’on nomme le « biais vers le négatif ». En partie à cause d’un dérèglement de leur amygdale, ces individus ont tendance à ne retenir que le côté négatif des événements, et à ressasser toute pensée de ce type.

Via une action chimique, on peut donc lever certains obstacles au bonheur. Mais ce ne sont que de petites « béquilles » qui ne provoquent pas, par exemple, l’impression de plénitude caractéristique du bonheur.

Pendant plus de 30 ans, le psychologue hongrois Mihaly Csikszentmihalyi, a étudié cette sensation que l’on a sans doute tous connue un jour. Il a montré que les moments de plénitude, qui vont au-delà du plaisir, sont souvent associés à une grande concentration, sans effort ni crispation : c’est ce qu’il a nommé l’état de flow (l’expérience optimale en français). Cet état ne serait pas lié à une activité particulière et surviendrait lors d’une conversation avec des amis, un match de tennis où (même) au travail.

 

Comment trouver la plénitude?
Absorbé par son travail

Absorber par la tâche à accomplir

 Csikszentmihalyi présente différents exemples :

  • le pianiste accaparé par le morceau qu’il joue malgré la grippe dont il souffre,
  • le chirurgien absorbé par l’opération au point d’en oublier qu’il a faim,
  • etc.

 

Dans ces moments particuliers, la personne « saisie par la grâce » agit comme si elle était guidée par la situation. Elle évolue avec une grande conscience et une grande capacité de contrôle de soi. Et souvent avec l’impression que ce qu’elle fait est bien utile.

Indéniablement, ce sont là, des moments heureux, caractérisé par une forme particulière d’attention. Peut-on en déduire que l’attention est une voie d’accès à la plénitude ? En tout cas, elle représente un point de départ intéressant pour la quête du bonheur, au moins dans le cerveau.

 

« Pour atteindre le flow il est nécessaire d’organiser ses priorités en se fixant des objectifs concrets et imminents. Que l’on réalise les uns après les autres, en se laissant guider par la situation »

« Certaines personnes se laissent facilement déborder parce qu’elles ne parviennent pas à établir une hiérarchie claire de leurs priorités »

 

Etre attentif

Sur le plan mental, les contradictions sont plus difficiles à détecter. Mais on dit que deux processus cognitifs sont antagonistes lorsqu’ils mobilisent les mêmes régions cérébrales, en particulier le même réseau de l’attention.

C’est pourquoi on ne peut pas réaliser (exactement) en même temps deux activités qui demandent d’être attentif ; vous ne pouvez pas lire ce texte avec attention en faisant votre liste de courses.

 

Comment trouver la plénitude?
Plénitude !

 

Dans le cerveau, ces conflits aboutissent à une sensation d’effort, de fatigue et de stress. Notamment parce qu’ils activent une région du cortex située le long de la face interne des hémisphères cérébraux : le gyrus cingulaire antérieur. Cette région s’active non seulement quand deux processus cognitifs entrent en conflit. Mais aussi quand on fait un effort, physique ou attentionnel, ou une erreur, quand on souffre, physiquement ou moralement, et quand on est stressé.

D’ailleurs, les lésions touchant cette région laissent parfois les patients amorphes et sans volonté. Le gyrus cingulaire antérieur serait une « base anatomique » impliquée dans la sensation de fatigue, d’effort, de stress, voire de souffrance, en cas de conflit motivationnel. Récemment, un sondage de l’INSEE a montré que le stress représente l’un des principaux obstacles à la plénitude pour les Français.

En conséquence, il n’est pas étonnant que l’état de flow, en tant qu’état d’attention sans effort, ni conflit ni stress, soit recherché et valorisé.

« L’esprit humain est un esprit vagabond, et un esprit qui vagabonde est un esprit malheureux »

 

Un secret de la plénitude ?

Alors, l’un des secrets du bonheur serait-il d’éviter ces conflits, soit en ordonnant ses priorités, soit en n’ayant à chaque instant qu’une seule intention – claire – en tête ? La recommandation serait donc « d’être dans le moment présent ». En 2010, Matthew Killingsworth et Daniel Gilbert, de l’Université Harvard, ont testé cette hypothèse. Ils ont équipé pendant plusieurs jours 5000 personnes ayant un smartphone d’une application qui leur posait, à certains moments de la journée, trois questions : « Comment vous sentez-vous ? », « Qu’étiez-vous en train de faire ? » et « Pensiez-vous à autre chose en même temps ? ».

Il est ressorti de cette étude que, près de la moitié du temps, l’esprit des participants vagabonde loin de son activité du moment, aux prises avec des pensées diverses plus ou moins agréables. En outre, les personnes décrivent ces moments-là comme étant moins heureux que ceux passés avec l’esprit concentré sur ce qu’elles font, quelle que soit l’activité. Les psychologues en concluent : « L’esprit humain est un esprit vagabond, et un esprit qui vagabonde est un esprit malheureux ».

Une attention à la fois

Pourtant, quelques instants d’introspection suffisent pour se rendre compte que l’on est presque toujours confronté à des conflits motivationnels… ce qui laisse une marge de progression importante vers la plénitude !

On écoute une personne en essayant de résoudre un problème ; on regarde un film en pensant à la journée du lendemain, ou un événement de la veille. Souvent, le conflit n’est pas dû aux pensées elles-mêmes, mais à cette « tension » entre le film, la conversation, les pensées. Et cette tension provient d’une lutte d’influence pour la prise de contrôle de l’attention : quand on est occupé à une activité qui n’utilise pas toutes les ressources attentionnelles, celles restantes sont vite récupérées pour des processus de simulation mentale qui visent à anticiper l’avenir (ou à rejouer le passé). C’est notamment ce qui se passe quand on conduit une voiture en réfléchissant aux courses que l’on s’apprête à faire. Cette simulation mentale vise à résoudre des difficultés qui ne concernent pas le moment présent.

C’est cette « gymnastique attentionnelle » qui empêche de se concentrer sur un film ou une conversation au café. Et comme l’attention oscille de façon aléatoire entre deux tâches totalement distinctes, il y a conflit et fatigue mentale.

Si l’on se contentait d’écouter, sans autre intention que de laisser son cerveau réagir à ce qu’il entend, ou si on se contentait de penser, on pourrait rester concentré sans effort.

 

Les conflits

Alors comment éviter les conflits et atteindre l’état de flow ? Soit en ajustant son action à ses priorités (le plus simple étant de faire ce que l’on aime sans « arrière pensée »), soit en ajustant ses priorités à ses actions. La première solution semble la plus abordable.

Mais que faire quand on a de multiples priorités ou des tâches rebutantes à accomplir ? On est souvent en situation de conflit motivationnel sans s’en rendre compte. Prenez l’écriture d’un rapport, d’une dissertation ou d’un article. Le travail de rédaction impose plusieurs contraintes : on doit suivre une ligne directrice pour le lecteur en tentant de le convaincre et en apportant des preuves de ce que l’on avance, et ce, en utilisant un vocabulaire clair, un style agréable, une orthographe parfaite, et en respectant la taille prévue pour le document, etc.

Stop aux conflits !

« Certaines personnes se laissent facilement déborder parce qu’elles ne parviennent pas à établir une hiérarchie claire de leurs priorités »

Chaque contrainte suppose que l’auteur porte son attention sur des aspects distincts du travail d’écriture, et privilégie des mécanismes cognitifs différents ; ce qui le place d’emblée dans une situation de conflit motivationnel. Dans ce cas, l’état de flow n’est atteint que si l’on considère chaque contrainte séparément, en retravaillant plusieurs fois le texte, contrainte après contrainte, jusqu’à l’obtention d’un texte satisfaisant.

 

Mais quel pouvoir a-t-on vraiment sur ses priorités, pour les hiérarchiser et éviter les conflits ?

En 2012, Heidi Marien et ses collègues, de l’Université d’Utrecht aux Pays-Bas, ont proposé à des participants de lire un texte sur un écran d’ordinateur à la recherche de fautes d’orthographe. La priorité était bien définie (trouver les fautes), mais les expérimentateurs ont constaté qu’ils pouvaient dévié l’attention des lecteurs en leur présentant de façon subliminale des mots qui indiquaient d’autres objectifs, par exemple « donner une bonne image de soi ».

Cette étude, confirmée par d’autres, est intéressante pour deux raisons. D’abord, elle montre que la lutte « interne » que se livre l’ensemble des objectifs, à court, moyen et long terme, a des conséquences sur l’attention.

Ensuite, cette lutte peut être influencée de l’extérieur, sans que l’on en ait conscience. Les priorités assignées à chaque objectif peuvent donc changer rapidement en fonction des influences diverses que l’on subit. Il suffit de penser à une situation pour que celle-ci « réveille » un nouvel objectif : vous avez par exemple oublié de souhaiter l’anniversaire de votre mère ! Ce type de pensées peut réorganiser subitement toutes vos priorités.

Vous ne pouvez pas l’appeler, car vous êtes en réunion, mais votre attention est alors partagée entre le contexte de la réunion et toutes les pensées associées au coup de fil : « Quand vais-je pouvoir appeler ? », « Où ai-je mis mon téléphone ? ». Encore une situation motivationnel.

Pourtant, l’expérience montre que l’on a heureusement un certain degré de contrôle sur ses priorités. On peut décider, au moins pour quelques instants, de privilégier un objectif parmi d’autres. C’est ainsi que de nombreuses personnes n’arrivent  à se mettre au travail qu’au dernier moment, quand le temps presse et que la contrainte temporelle impose une hiérarchie claire dans leurs priorités.

Comment trouver la plénitude?
Objectif à atteindre

Attendre le dernier moment pour agir

Par exemple, ranger son appartement demande un effort conscient de programmation, sous forme d’une image mentale du résultat à atteindre, et ne fonctionne que si l’objectif de chaque étape est concret et imminent (quelques minutes tout au plus). Bien sûr, cela ne signifie pas qu’il ne faut pas avoir d’objectifs à long terme.

Mais il faut une ligne directrice qui doit être décomposée en petits segments simples et concrets. En effet, à chaque moment, l’évolution de la situation où l’on se trouve guide les actions et l’attention selon une série d’automatismes, contrôlés pas les objectifs du moment. Par exemple, face à un texte, un adulte le lit par réflexe – songez aux affiches publicitaires – et si une personne parle à ses côtés, son système auditif réagit spontanément pour comprendre ce qu’elle dit, à moins que son attention reste focalisée sur le texte…

Si l’objectif n’est pas concret, il ne déclenche pas les automatismes nécessaires à sa réalisation. Le système exécutif risque de se trouver face à un conflit entre plusieurs « solutions » possible pour atteindre l’objectif : « Faut-il que j’aille dans ce magasin-ci ou dans celui-là pour trouver un cadeau pour ma mère ? » Une condition (mon budget est limité) s’oppose aux autres (dans ce magasin, il y a beaucoup de choix, les produits sont de qualités, etc.), ce qui provoque un conflit motivationnel.

 

En bref

  • La plénitude est un état complexe que les neuroscientifiques n’étudient pas directement.
  • Mais ils s’intéressent au flow, un état de plénitude associé à une grande concentration.
  • Cet état permettrait de limiter les conflits entre les différentes régions du cerveau pour le contrôle de l’attention et l’organisation des objectifs.

 

Prenez soin de vous

Romain

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Jean-Philippe Lachaux, est directeur de recherche à l’INSERM, au Centre de recherche en neurosciences de Lyon.

Bibliographie

J.-Ph. Lachaux, Le cerveau attentifContrôle, Maîtrise et Lâcher Prise, Odile Jacob.

Jullien,Traité de l’efficacité,Grasset.

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